Portraits imaginaires, biographiques, inspirés … ou pas.

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais souffert quel que manque que ce soit. Rejeton légitime des mes ancêtres, dont j’ai hérité la position que j’occupe parmi mes semblables, d'une rente de douze mille euros par ans, ainsi que d’une agréable propriété. J'ai joui, tout au long de mon enfance, d'une attention de tous les instants. Mes précepteurs, triés sur le volet, se chargèrent de façonner l’homme que je suis. Sans cependant avoir jamais pu me fondre dans le moule qui m’était destiné. Dès mon plus jeune âge, je pris soin d’installer et d’afficher une nonchalance, une distance qui, dans l’uniformité de la vie de mes procréateurs, dut être appréciée comme un don de dieu, digne héritage familial d'une longue lignée aristocratique. Je ne parlais pas avant l’âge de cinq ans. Faute d’interlocuteur valable, je pense.

Cette éducation me permis d’évoluer dans bien des milieux, j’appris le violon aussi bien que le poker, les lettres ainsi que la bienséance dû à mon rang. Ma maîtrise du français et de l’anglais me permire de dilapider le peu de sous alloué dans un train de vie fastueux parmi la faune bohémienne de Londres, Paris et autres endroits plus étranges encore et beaucoup moins cosmopolites. De ce lourd passif bourgeois me reste également un humour écervelé et acerbe qui doit avoir laissé quelques traces inconscientes dans mon esprit malade. Principalement dans tous les tournants et choix importants de ma vie où J’avoue avoir choisi, parfois sciemment, les chemins de traverses les plus aventureux.

Très tôt, la nuit fut pour moi une merveilleuse façon d’échapper au carcan familial. Elle ouvrait au jeune étudiant que j’étais les portes d’un monde plein de mystères et de territoires vierges. Une vie parallèle faite d’illusions et de faux-semblants. Un monde à ma mesure. Une vocation. Tel devint ma vie, oiseau de nuit, fêtard invétéré, monsieur loyal d’une cour légère, libertine et assez abjecte que pour être enviée. Prince d’un soir, brigand redouté, hôte extravagant ou vice empereur des Indes…

Me travestir pour mes pérégrinations nocturnes reste à ce jour la seule occupation qui occupe tout mon esprit, loin des vicissitudes de ma vie dissolue. Aujourd'hui, une fausse moustache et d’épais sourcils, un costume étriqué, un monocle... Ces simples ajouts font de moi un être hirsute et fatigué. Pour quelqu’un d’aussi distingué, cet accoutrement constitue le plus impénétrable des déguisement. Ainsi affublé, je peux me mêler à la lie des plus vil quartier de la ville, au tout venant de la racaille. Plaisir ô combien subtil, mais de plus en plus insaisissable avec le temps.

Certes, au ton de mon discours, j’entends déjà évoquer le nom d’un amour perdu et l’image, plus qu’ amer et méprisante ressentie à mon propos. Mais ne vous y tromper pas, cette pathétique mascarade n’a que pour seul but que de travestir une solitude et de tromper une langueur si profondément ancré dans mon ego de fils prodigue, qu’il résonne tel une maladie incurable, longue et pénible comme l’on dira probablement lors de mon éloge funèbre avec, en guise d’épitaphe, « mort d’avoir tout connu » ou « ardent défenseur du superficiel ». Mon snobisme n’a pas de limite, mon goût du tragique exquis.

Est-il croyable qu’à trente ans l’on croit avoir tout vécu ? tout connu ? tout subit ? Las… seul de l’amour je ne connus rien. Un gentilhomme qui se respecte peut-il décemment tomber amoureux avec seulement un peu plus de mille euros de rente mensuelle? Certainement pas. Triste constat, je vous l’accorde. C’est donc bien décidé à couronner ma vie de subtil non-sens et d’habiles absurdités, nourri par une terne folie (savamment entretenue par l’usage quotidien de psychotropes, répondant à de doux noms suaves et exotiques, ramenés de lointaines contrées visitées) que je menais ma barque.

Mais ce soir, tous les bars mis sur ma route, une fois de plus, m’ont laissé sur ma faim. Assis sur le rebord de ce quai, sous ce pont, hypnotisé par les remouds de ce fleuve familier, s’étale devant moi le triste constat que m’inspire ce cours passage parmi vous : une seule religion, un égoïsme forcené, un seul but, la fête continuelle, deux principes, la luxure et la débauche… avec pour toute fin, un désintéressement morbide. Ni vraiment dans le présent, rarement dans le passé, jamais dans le futur… une inconséquence pathologique. Je garde pour moi la satisfaction de n’avoir ni succombé au pouvoir, ni à la cupidité (ce qui m’aurai peut-être, en son temps, sauvé la mise. Mais aurai fait preuve d’une telle vulgarité).

L’odeur écoeurante de l’eau croupie m’emplit les narines, les bruits du pub tout proche se fondent dans les bruits de succion de la bouche d’égout, juste en dessous de moi. La lueur d’un réverbère allonge mon ombre sur la surface de l’eau, martyrisée par le courant puissant de cette fin d’hiver. Elle me renvoie l’image grotesque d’un clown triste. Rôle dans lequel j’ai excellé, parfois bien malgré moi. Car, finalement, rien de tout cela n’a réellement existé. Je le sais, vous le savez… vous le saurez. D'impalpables souvenirs emportés par le quotidien. Du vent. Comme une image sépia trop longtemps resté dans un portefeuille.

Le consensuel oppresse, La norme étrangle, l’ennui achève. Monte en moi un spasme de dégoût, me secoue le haut du corps et me déstabilise. Juste une légère pression des avant bras. Un gros plouf fait s’envoler les pigeons, blottis dans la structure métallique du pont, résonne un moment et puis s’éteint… Quel bruit incongru. Dernière note tragi-comique d’une vie égarée, vécue à contresens, consommée fiévreusement. Don quichotte de l’hédonisme, traqueur de chimères, illusionniste du tangible… la réalité est un adversaire d’une catégorie hors concours. Une course perdue d’avance, juste un aller simple direct vers le néant. Avec, parfois, un paysage sympathique.


Le son : Erik Satie - Gymnopédies I, II et III.