Igor, Premiers jets.

Devant moi s’étendait le chemin du retour, une longue ligne droite de bitume interminable à l’horizon flou et dansant. J’étais en nage, fatigué, aveuglé par les reflets des champs de blé alentour. J’habitais six kilomètres vers le sud. Un instant, Je regrettais de ne pas avoir pris par le bois, mais l’effort valait bien la demi heure que j’allais gagner. Je restais un moment à fixer le point de fuite de cette cicatrice goudronnée. Puis décidé, j’enfonçais ma casquette jusqu’au sourcils réduisant mon champ de vision à mes lourdes bottines. D'un pas traînant que je me mis en marche, les yeux rivés sur l’asphalte motivé par une seule idée : deux Tranxène et quelques bières. Hypnotisé par le rythme de mes pas le long de la double ligne jaune, je repensais au héros de « Marche ou crève ». Courbé et rompu par la fatigue, condamné à marcher pour sauver leurs vies. Je n’en étais pas loin. Mais je doutais qu’il y ait une âme assez charitable pour m’achever si je m’écroulais ici dans le fossé.

Je ne relevais les yeux que pour quitter l’asphalte. J’empruntais le chemin en terre caillouteux et poussiéreux menant à ma tanière. Pas de signalisation, pas même une boîte aux lettres, rien de visible depuis la rue. Le sentier aboutissait au bout de deux ou trois kilomètres à une clairière, à peine la taille d’un terrain de foot, couvertes de hautes herbes et parsemée de vieilles souches. Au milieu se dressait une construction, plus proche de l’abri de chasse que d’une caravane. Un modèle résidentiel comme on appelle ça, montée sur des blocs et prolongée sur le devant par un auvent de tôles ondulées. La parcelle alentour, encadrée par des bois denses de hauts sapins, descendait en pente douce vers la rivière clôturant ainsi mon petit univers. Seul un vieux peuplier trônait au milieu de cette friche, la barrant de son ombre.

Lorsque je m’écroulais enfin éreinté sur le vieux rocking chair, à l’ombre du patio. Elle s’étirait déjà jusqu’à l’autre rive. Il devait être huit heures passée et le soleil ne tarderait plus à plonger derrière la colline. J’avais toujours aimé la lumière rasante de ces fins d’après-midi d’été, quand le soleil écrasant vous lâche un peu la grappe. Pourtant, la température oscillait toujours autour des trente-cinq degrés et l’air moite prenait une consistance presque liquide, chaque bouffée se matérialisant dans votre gorge telle une gorgée d’eau tiède et sucrée.

Cette chaleur accablante vibrait, finnisant par prendre corps, exacerbée par une multitude de parfums et odeurs. Le sol exhalait des fragrances de sous-bois, d’herbes brûlées, de pins… Le soir venu, une alchimie silencieuse s’opérait. Des abords de la rivière montais d’odoriférantes et saumâtres exhalaisons. Les berges, marécageuses à cette périodes de l’année, libéraient de pénétrantes effluves, de longs relents lourds et écœurants si typique du coin.

Dans mon esprit fiévreux, tous ces arômes avaient le don de se muer en une avalanche de souvenirs. Images sépia et floue de mon enfance. Je me revoyais, au pied de ce même fauteuil avec mon paternel, son expression, figée et impénétrable, silencieux devant cette nature luxuriante. Nous pouvions rester des heures ainsi, les yeux dans le vague, jusqu’à ce que la nuit - ou ma mère - nous chasse. Peu enclin aux effusions et plutôt avare en mots, ces instants volés résonnaient autant qu’une conversation à bâtons rompus. Ce sentiment que nous partagions : un amour viscéral pour ce coin perdu, quelque chose d’évanescent certes, peut-être le point commun qui nous liait. Une communion discrète des sens.

Son style bourru de paysan contrastait avec un regard flamboyant. Ses rares sourires, rapides et fugaces ressemblaient à d’étranges frissons mécaniques sur sa figure burinée par le soleil. Mort trop tôt, il m’avait laissé cette caravane et son lopin de terre ainsi que cet étrange rituel. C’était un de ces êtres dont il est à la fois difficile de dire quelque chose, mais dont l’on se souvient à jamais. Etais-ce en sa mémoire que je perpétuais ces moments précieux ? Peut-être. Bientôt Trente cinq étés que ce bout de terrain, garni de cet amas de tôles, abritait ma carcasse efflanquée. Sorte de prolongement organique de ma personne, vrillé en moi tel un vilain défaut, une sale manie dont on ne sait se débarrasser, mais qui finit par nous caractériser.

Cette vallée encaissée garnie d’une forêt dense et non exploitée, la rivière aux berges limoneuses et sauvages engendraient une sorte de micro climat où l’humidité suffocante vous collait les vêtements au corps de façon huileuse. Le genre de chaleur visqueuse et étouffante qui rend fou les plus endurcis. Une saison tellement omniprésente, qu’elle en devenait presque palpable, finissant par vous jouer des tours, dupant vos sens, engourdissant votre perception des choses, usurpant votre moi profond, l’instinct prenait le pas sur la raison, Faisant ressortir tout ce qu’il y a de plus animal en vous. Même les nuits n’offraient aucun répit. Pesantes et lourdes, elles étaient entrecoupées de longues périodes de veilles comateuses, peuplées de rêves étranges qui vous laissait ruisselant, le souffle court, avec cette horrible impression d’oppressement sur la poitrine, comme Bâillonné.

Ce climat particulier ne faisait qu’ajouter à l’aura du décor. Il exerçait sur vous une sorte de magnétisme, La nature ici dégageait une réelle intensité. La plupart gens qui échouait dans ce coin ne restais pas assez longtemps pour de s'en rendre compte, à peine le temps d’un plein ou d’un casse croûte, indifférent sûrement, un peu effrayé peut-être aussi par l’austère richesse du décor. Etrange dualité, qui pouvait vous procurez un sentiment de sécurité, à l’abri des ses hauts conifères. Mais tout au fond de vous, vous saviez qui dictait les règles. Autochtone aussi bien qu’estivant, tous s’y sentaient irrémédiablement liés. Les familles du coin y étaient installées depuis mathusalem et les quelques citadins qui possédaient une résidence ici la tenaient toute de famille, transmise de générations en générations. Je ne me souviens pas avoir jamais vu une pancarte « à louer » ou « à vendre ».

Dans le monde irréel de l’enfance, l’enchaînement des saisons est une suite de joie, de redécouverte. Mais depuis quelques années, ces étés interminables prenaient petit à petit saveur de supplice. Comme englué, je tournais au ralenti, ne produisant rien de valable. J’avais fini par abhorrer ces étés. Vers la fin août, au summum de l’inconfort, bouffé par les moustiques et les taons, quand chaque geste, chaque mouvement ne vous appartient plus, mais est adapté à la chaleur. Lorsque c’est le temps qui dicte et rythme votre vie. La saison finissait par avoir une identité propre, une réelle présence invisible et inquiétante. Tel le croque-mitaine du placard, ou l’ogre en dessous du lit. Vous savez qu’il est là, qu’il n’attend qu’un moment de faiblesse de votre part pour prendre possession de vous. Très tôt pourtant, j’avais appris à m’acclimater de ces inconvénients. Les insectes, l’odeur, le manque d’eau faisaient partie d’un lot indissociable livré dans le même emballage que la paix, le silence et cette sensation de liberté qu’offre les grands espaces vierges... Face à l’œuvre de dieu, la part des ténèbres n’est jamais loin, ironisais-je.


à suivre ...