On n'est pas chez les rigolos ici :
ni kermesse, ni fancy-fair ou autre foire aux boudins .
Mais j'avais juste VRAIMENT besoin de repos, de glande productive (s'ennuyer ferme, reprendre le stylo, l'appareil, me promener... s'occuper de moi, simplement). Alors, pourquoi pas ? Seule grosse contrainte à mon goût : les repas à heures précises et en silence : écouter le chapitre en mangeant et respecter ce calme religieux si chère aux moines .Un silence épais et palpable qui englobe tous les couloirs froids et les moindres recoins de cette vénérable demeure, jusque dans tes lourds sommeils .
Durant le « festin ». (beurre, crème et oeufs ont leurs place de choix) On se regarde mastiquer. On médite sur la qualités de cette côtelettes de veau ou la saveur particulière de ces haricots crème. Des signes cabalistiques désignent : « passe moi le beurre », ou « serre moi un verre d'eau » . Je me trouve vite largué à ce petit jeux. Je comprend chaque fois bœuf pour vache, me contentant de sourire stupidement en tendant le plat de patates à un moine qui me tend son verre. Juste avant d'enfin s'asseoir, debout avec les autres retraitants devant ma chaise, les mains jointes, le regard baissé vers mon assiette vide... Mon petit doigt me susurre à l'oreille que 1. le petit joint de tout à l'heure -tu sais, celui qui donne de l'appétit- tu aurai pu attendre ce soir, que 2. le thermos de café (1,5l ) outre le fait qu'il nécessite la proximité immédiate de sanitaire, ne se mélange que peu ou pas avec ces putains d'anxiolytiques et que 3. tu es toujours sous diazepam -combien t'en a pris ???.
Pendant un instant, je suis à Vegas. Au côté d'Edwward S. Thomson, dans la file d'attente du Flamingo, en plein congrès des procureurs du pays. (Ou es mon putain d'avocat ?) Heureusement, j'ai arrêté les substances psychédéliques exotiques et autres psychotropes expérimentaux depuis un temps certains, voir un certain temps. Mais là je perd progressivement pied. Au milieu de ce recueillement de hypocrite de pacotille. On fait juste que de manger là , non ? Boosté par un système nerveux dopé, je finis par m'asseoir, non sans avoir marmonné en cœur et dans ma moustache une sorte de bénédicité étrange auant qu'indéchifrable.
Le but du jeu : tenter de coordonner mes gestes. Je n'ose imaginer s'il fallait parler, je n'en mènerai pas large. Je serai le diable sorti de sa boîte, chargés comme un Lemmy (dont j'ai adopté la moustache) avant un concert de bikers au fin fond de l'Alabama. Je m'entend déjà pérorer sur les concepts fondamentaux de la théologie, du créationnisme, de la fornication originelle. Riez. Je pourrai même fort bien avoir l'air convaincant (note pour plus tard :penser à se reconvertir en prêcheur).
Mon t-shirt, humide, auréolés de taches de sueur, me colle à la peau. Je suis Foooort bien. Ca plane Bertrand. Je regarde benoîtement ( uhuh ) les autres convives. Qu'est-ce que je fous là !?
Benoîtement, c'est l'exact l'adjectif qui convient à ce genre d'endroit, au genre de personnages qui errent dans ces lieux. (ndlr > synonymes de Benoîtement : sournoisement, doucereusement, hypocritement... ).
D'énormes gouttes perlent sur mon front, et la contemplation de mon assiette, à son comble, ne m'est plus d'aucune aide. Les légumes semblent s'éviter, précautionneusement, séparés par un no-man's land d'un blanc de faïence immaculée. Sait-on jamais ce qui arriverai s'il se touchaient ? Se mélangeaient ? Ce vert contre cette orange ? A quel sorte de mutant aurions nous à combattre ? La viande interviendrai-t-elle ? ou resterai-t-elle fidèle à sa neutralité légendaire ? Du haut de ces protéines et de son cholestérol.
J'en suis à cette ébauche d'une prometteuse nouvelles sur la guerre des mondes , version légumineuses, qu'une voix de ténor retentit :
« (...)Le frère coupable d'une faute grave sera privé tout à la fois de la table commune et de l'oratoire. Aucun frère n'aura avec lui ni relation ni entretien. Il restera seul à l'ouvrage qui lui est enjoint, demeurant ainsi dans le deuil de la pénitence, et méditant cette sentence terrible de l'apôtre(... )» Le chapitre. Ça continuera dans le même accabit une heure durant. Jusqu'à plus faim. Bdes fois c'est Brahms ou Chopin. Pas de chance aujourd'hui.
Surtout, ne pas céder à la parano. Fixer la nourriture. Mâcher lentement. Déglutir sans grimaces. Ne pas écouter le chapitre, qui vire sur la fin vers une apologie de l'abstinence. Je me mord les lèvres. Retiens un rire, m'étouffe. . **Tousse** , **Tousse** . Je gigote sur ma chaise, me fait un peu remarquer. J'ai l'impression qu'il y a un néon rouge qui clignote sur mon front « bzzz-je suis mort fait, bzzz-je suis mort fait, bzzz-je suis mort fait-bzzz... »
Quand j'ose enfin lever les yeux à la recherche d'une carafe d'eau, je reconnaît immédiatement mon voisin de palier,
Cought ! Plutôt jovial, il est vrai, la petite quarantaine grisonnante et rondouillette. Il se trouve être l'aumônier de l'aile psychiatrique de la prison de Lantin. Nous avons eu l'occasion, d'ailleurs, de disserter plusieurs fois, entre deux portes, sur son « métier ». Sur l'aliénation et sur les divers traitement. Un érudit de la
question qui parut aussi étonné de la pertinence de mes interrogations. Oups.
Là , il arbore le visage radieux et l'air réjouit d'un spectateur du premier rang à un spectacle de transformiste loupé. Ne perdant rien de ma déliquescence ni du misérable spectacle que lui offre mon visage tordu et ruisselant.
L'odeur douceâtre de l'herbe magique flottant dans le couloir du premier n'a pas du passée inaperçue. Son grand sourire et ses yeux pétillants de malices me disent : « Pas facile, hein ? Quand ont est chargé ?».(NDLR : les aumônier peuvent avoir les yeux pétillants de malices, a contrario des moines, des prêtres et des bonnes sœurs, pour qui le rire est un effort consenti avec une parcimonie de vieux grippe sous). Je caricature ? A peine.
Il doit en avoir vu d'autres me dis-je. Je réussis à me détendre. Et ses quelques vannes, d'une qualité toute ecclésiastique, auxquelles je répond en riant d'un air entendu; efface toute velléité de fuite avant la fin du repas.
Enfin à l'aise, je me jette goulûment sur mon plat. Il y a une chose sur laquelle je ne cracherai jamais sur l'existence de ces satanés moines, c'est leur bouffe : Plat, entrée, dessert, gougouilles au goûter et accès au frigo la nuit. Le tout à volonté. Régime s'abstenir. Deux moines sont affectés à cette tâche. C'est à dire que toute leur
journée vie est dévolue à ça. Et ils s'en sorte plutôt bien, les bougres. Leur surcharge pondéral en certifie...
Le ventre rempli et la peau du ventre bien tendu, digestion oblige, je regagne ma
cellule chambre adopter la position horizontale qui s'impose. Un peu de musique, une bière... Ah non.
à suivre....